Quand un film sort en salles, il ne s’agit pas seulement d’une histoire racontée à l’écran. Il devient aussi un candidat à l’un des trois plus grands honneurs du cinéma national : le César en France, le Goya en Espagne, ou le BAFTA au Royaume-Uni. Ces récompenses ne sont pas des trophées décoratifs. Elles définissent ce que le cinéma signifie dans chaque pays, et parfois, elles influencent ce que le monde entier considère comme du bon cinéma.
Le César : l’âme du cinéma français
Le César a été créé en 1976, après des années de débats sur la nécessité d’une récompense nationale pour le cinéma français. Avant cela, les films français étaient jugés par des jurys internationaux ou ignorer par les médias. Le César a changé ça. Il est décerné par l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma, composée de plus de 5 000 professionnels : réalisateurs, acteurs, techniciens, distributeurs. Ce n’est pas un jury de critiques. Ce sont les gens qui font les films eux-mêmes.
En 2025, La Vie d’Adèle et La Promesse de l’aube ont été nominés dans 12 catégories, mais c’est Le Roi et l’Oiseau qui a remporté le César du meilleur film. Pourquoi ? Parce qu’il raconte une histoire profondément française : l’indépendance de l’artiste face au pouvoir, avec une esthétique qui mélange l’animation classique et les références à la Révolution. Le César ne récompense pas seulement la technique. Il récompense l’identité.
Le prix est remis au Théâtre du Châtelet à Paris, en février. Les gagnants parlent français, même s’ils ne sont pas français. Le lauréat du meilleur acteur étranger, en 2024, était un acteur suédois. Il a remercié la France en français. C’est ça, le César : une cérémonie qui dit « nous sommes ici, et nous faisons du cinéma comme personne ».
Le Goya : l’orgueil espagnol
Le Goya, nommé d’après le peintre Francisco Goya, a été créé en 1987 par l’Académie des Arts et des Sciences Cinématographiques d’Espagne. Il est plus jeune que le César, mais il a grandi plus vite. En 2025, le film La Catedral a remporté 13 Goya, dont celui du meilleur film, de la meilleure réalisation et du meilleur scénario original. Ce film, une fable sombre sur la corruption religieuse dans un village des Pyrénées, a été tourné en aragonais, une langue minoritaire. Et pourtant, il a battu les blockbusters en langue castillane.
Le Goya est le seul prix national qui accorde une place officielle aux langues régionales. Le Basque, le Catalan, le Galicien : tous peuvent concourir. En 2023, un film en catalan, El Lluitador, a remporté le Goya du meilleur film. C’était la première fois depuis 2005. L’Espagne n’est pas un pays homogène. Le Goya le sait, et il le célèbre.
La cérémonie se déroule à Madrid, en janvier. Les gagnants portent souvent des foulards rouges en hommage à la République espagnole. Les discours sont courts, directs, parfois bruts. Pas de grands discours politiques, mais des remerciements sincères à la famille, aux équipes, aux villes où les films ont été tournés. Le Goya ne cherche pas à impressionner. Il cherche à dire la vérité.
Le BAFTA : l’élégance britannique
Le BAFTA, créé en 1947, est le plus ancien des trois. Il est décerné par la British Academy of Film and Television Arts. Contrairement au César ou au Goya, il n’est pas seulement réservé aux productions nationales. Il récompense les films du monde entier. Mais il a une règle implicite : pour gagner, un film doit parler anglais - ou du moins, être accessible à un public britannique.
En 2025, The Quiet, un film irlandais tourné en irlandais avec des sous-titres, a remporté le BAFTA du meilleur film. C’était la première fois qu’un film non-anglais remportait le prix principal. La réaction ? Des applaudissements, mais aussi des murmures. Certains ont dit que c’était un coup politique. D’autres ont répondu : « C’est le BAFTA. Il n’a pas à être britannique. Il doit être bon. »
Le BAFTA est connu pour son élégance. La cérémonie se tient à Londres, au Royal Opera House. Les gagnants portent des robes noires, des costumes sombres. Les discours sont polis, mesurés. Mais derrière cette façade, il y a une machine de guerre : les studios hollywoodiens y investissent des millions pour faire gagner leurs films. Le BAFTA est un pont entre Hollywood et le cinéma d’auteur. Il peut lancer une carrière - comme celle de Cillian Murphy, qui a remporté le BAFTA du meilleur acteur en 2023 pour Oppenheimer - ou la détruire, si un film est jugé trop « étranger ».
Comparaison : trois façons de voir le cinéma
Voici comment ces trois prix se comparent, en termes de philosophie, de structure et d’influence.
| Critère | César (France) | Goya (Espagne) | BAFTA (Royaume-Uni) |
|---|---|---|---|
| Création | 1976 | 1987 | 1947 |
| Jury | Professionnels du cinéma français | Professionnels du cinéma espagnol | Professionnels du cinéma britannique et international |
| Langues autorisées | Principalement français | Toutes les langues d’Espagne | Principalement anglais |
| Place des films étrangers | Peu de nominations | Peu de nominations | Beaucoup de nominations |
| Cérémonie | Théâtre du Châtelet, Paris | Teatro Real, Madrid | Royal Opera House, Londres |
| Philosophie | Identité nationale | Diversité culturelle | Excellence universelle |
Le César est un miroir. Il montre ce que la France pense du cinéma français. Le Goya est un pont. Il relie les communautés linguistiques d’un pays divisé. Le BAFTA est un hub. Il connecte le cinéma britannique au reste du monde - mais il le fait avec une pointe de snobisme. Il ne veut pas être américain. Il veut être meilleur que l’Amérique.
Les films qui ont traversé les frontières
Les prix nationaux ne sont pas des bulles. Ils peuvent propulser un film à l’échelle mondiale. En 2024, La Guerre des boutons, un film français nominé au César, a été acclamé à Cannes, puis récompensé au BAFTA du meilleur film en langue étrangère. Il a ensuite été diffusé dans 87 pays. Le César l’a rendu crédible. Le BAFTA l’a rendu accessible.
De même, La Somnambule, un film espagnol gagnant du Goya en 2023, a été sélectionné pour l’Oscar du meilleur film international. Il n’a pas gagné, mais il a été vu par 12 millions de spectateurs en Amérique du Nord. Le Goya lui a donné une légitimité que les critiques américaines ne lui auraient jamais accordée.
Le BAFTA, lui, a fait de Parasite un film mondial. En 2020, il a remis le prix du meilleur film à un film coréen. C’était la première fois. Le public a applaudi. Hollywood a paniqué. Le BAFTA a prouvé qu’un film pouvait être étranger, profond, et pourtant, récompensé par le monde occidental.
Quel prix pour quel film ?
Si vous faites un film sur la solitude dans un village du sud de la France, le César est votre seul espoir. Si vous faites un film sur la guerre civile en Catalogne, le Goya est votre voix. Si vous faites un film sur la pression sociale dans une école londonienne, le BAFTA vous attend.
Les cinéastes ne choisissent pas leur prix. Leur film le choisit pour eux. Un film français qui se vend bien aux États-Unis ne gagne pas automatiquement le BAFTA. Il doit parler à un public britannique. Un film espagnol qui utilise le catalan ne peut pas gagner le César. Il doit être vu comme une œuvre nationale, pas comme une curiosité.
Le vrai pouvoir de ces prix, c’est qu’ils disent : « Ce film est important pour nous. » Et parfois, ce que nous trouvons important, le monde le découvre aussi.
Et après ?
Les prix nationaux ne sont pas la fin. Ils sont le début. Un César peut ouvrir les portes de la distribution européenne. Un Goya peut faire parler un pays entier. Un BAFTA peut faire entrer un film dans les salles de cinéma de Tokyo, São Paulo ou Mexico.
Le cinéma ne vit pas seulement des box offices. Il vit des histoires qu’on raconte, des récompenses qu’on donne, des identités qu’on défend. Le César, le Goya, le BAFTA - ce ne sont pas des trophées. Ce sont des signaux. Des signaux qui disent : « Regardez ce que nous faisons. Regardez ce que nous sommes. »
Pourquoi le BAFTA récompense-t-il des films étrangers alors que le César et le Goya sont plus nationaux ?
Le BAFTA a été créé dans un contexte post-guerre où le Royaume-Uni voulait se reconnecter au cinéma international. Contrairement à la France et à l’Espagne, qui ont des identités cinématographiques fortes et fermées, le cinéma britannique a toujours été ouvert à l’influence étrangère. Le BAFTA n’est pas un prix national dans le sens strict - c’est un prix de la culture britannique, qui inclut les influences du monde entier. Il cherche à être un pont, pas un mur.
Un film en langue régionale peut-il gagner le César ?
Oui, mais c’est rare. Le César n’interdit pas les langues régionales, mais il favorise les films en français, car c’est la langue de la production nationale. En 2022, La Ligne de la mer, un film en breton, a été nominé dans trois catégories, mais il n’a pas gagné. Le jury a jugé qu’il était « trop limité dans son audience » - une critique qui a suscité de vives réactions. Depuis, l’Académie a ouvert une catégorie spéciale pour les films en langues régionales, mais elle n’est pas encore équivalente aux catégories principales.
Le Goya est-il plus politique que le César ?
Le Goya est plus politique parce qu’il reflète une nation en construction. L’Espagne n’a pas encore résolu ses tensions entre centralisme et autonomie régionale. Chaque année, le Goya devient un champ de bataille culturel : un film en catalan gagne, et les médias nationaux se divisent. Le César, lui, est plus homogène. La France a une vision unifiée de son cinéma. Le Goya, lui, est vivant, parfois bruyant, toujours en débat.
Pourquoi les films français ne gagnent-ils pas souvent le BAFTA ?
Parce qu’ils ne sont pas faits pour le public britannique. Le BAFTA récompense des films qui parlent à un public anglais - pas seulement en langue, mais en ton, en humour, en rythme. Un film comme La Vie d’Adèle est profond, mais il est lent, intime, et très français. Il ne touche pas les codes de l’humour ou de la dramaturgie britannique. Pour gagner le BAFTA, un film doit être universel - mais en anglais. Ce n’est pas un refus du cinéma français. C’est une question de compatibilité culturelle.
Quel prix a le plus d’influence sur les Oscars ?
Le BAFTA. Il est souvent le dernier grand indicateur avant les Oscars. Les académiciens américains regardent de près les résultats du BAFTA pour évaluer les films étrangers. En 2023, 7 des 9 films nominés aux Oscars du meilleur film international avaient été nominés ou récompensés au BAFTA. Le César et le Goya sont respectés, mais ils n’ont pas le même poids dans la course aux Oscars. Le BAFTA est le dernier pont avant Hollywood.